• « Comment un patrimoine textile peut-il être un outil actif pour la création ? »

     

       

    Le Musée des Tissus et les textiles Hermès se sont réunis le jeudi 17 novembre, dans le cadre du festival Label Soie. Ce dernier a pour objectif de mettre en relation toutes les institutions, tous les acteurs qui contribuent à promouvoir l’histoire passée, présente et à venir de la soierie Lyonnaise.

    L’objectif de cette rencontre est de montrer la manière dont le passé textile peut être un outil de renouvellement et à quel point les archives nourrissent la création contemporaine. Tout d’abord Maximilien Durand, Conservateur du Musée des Tissus et du Musée des Arts décoratif de Lyon, nous a expliqué les fondements de la création du musée des tissus. Puis Philippe Gonzalez, Directeur des collections Holding Textile Hermès (Bucol et Créations Métaphores), assisté par Rachel Germain en charge du patrimoine archive de la ligne textile Hermès, nous ont montré à quel point vitalité créatrice et mémoire sont étroitement liées, avec le cas de la société Bucol.

     

    L’origine de la création du Musée des Tissus doit être recherchée dans une démarche qui commence au début du XIXème siècle.

    L’idée d’exposer les produits de l’industrie Française émerge en 1798, à l’initiative du ministre de l’intérieur, Nicolas François De Neufchateau. Cette volonté va plus particulièrement se développer dans la première moitié du XIXème siècle et donner naissance au phénomène des expositions internationales et universelles. En ces lieux vont s’exprimer l’innovation et le renouvellement d’une tradition. Ces expositions ont d’abord lieu au sein même du palais du Louvre afin de bien signifier le lien qui existe entre l’art du passé et la création contemporaine. C’est lors de l’exposition de 1819 que pour la première fois les Soyeux Lyonnais vont montrer la suprématie de leur travail.

    En 1819 sont présentés la révolution que constitue le métier jacquard ainsi que le caractère extrêmement qualitatif et innovant de la soierie Lyonnaise. Lors de cette exposition sont présentées des tentures qui montrent cette excellence de la soierie Lyonnaise qui s’inspire de la grande tradition du XVIIIème siècle, comme avec la tenture pour la salle du conseil de Louis XVIII aux Tuileries. Ces différentes innovations apportées par l’amélioration des techniques et des métiers à tisser sont particulièrement remarquées par le jury de cette exposition.

    Les expositions des produits de l’industrie Française ont lieu à un rythme régulier, la suivante à lieu en 1823 avec là encore, une innovation des Soyeux Lyonnais tout à fait caractéristique. En 1827, sont présentées des innovations techniques qui sont particulièrement remarquées, notamment celle proposée par Etienne Maisiat. Il présente deux portraits, l’un de Louis XVI, l’autre de Marie Antoinette, un testament de Louis XVI et une lettre de Marie Antoinette à Madame Elisabeth réalisés suivant une technique qui permet d’imiter la gravure avec un rendu, une précision tout à fait illusionniste et innovante dans ce domaine. Cette innovation va donnée lieu à une production typiquement Lyonnaise, celle du livre tissé et du portrait tissé qui a d’abord pour but d’imiter la gravure.

    En 1834, les Soyeux Lyonnais s’illustrent également par la réalisation d’étoffes façonnées de prestige, notamment dans le cadre de grandes commandes royales. Lors de cette exposition, une tenture réalisée pour la chambre de Marie-Amélie aux Tuilerie est présentée. Le Musée des Tissus en possède un exemplaire, qui est actuellement présent dans l’exposition consacrée à la révolte des Canuts de 1831. Cette production de qualité et innovante a lieu à une époque où précisément les conditions de travail sont assez difficiles. En effet, en 1831 les Canuts se révoltent pour contester leurs conditions de travail. En 1834, la concurrence est assez rude, notamment avec la concurrence anglaise qui propose sur le marché un certain nombre d’étoffes de qualités et d’étoffes également bon marchée qui permettent une diffusion importante des soieries. Mais les Lyonnais entendent bien conserver leur suprématie en matière de tissage de la soie. Ils vont revendiquer la qualité de la production et les conditions qui permettent à cette production de rester une production de qualité.

    Le premier mai 1851, la première exposition universelle ouvre ses portes. Organisée à Londres, elle se déroule au Palais de Crystal construit à cette occasion. Les Soyeux Lyonnais décident de présenter des productions certes contemporaines, mais de les inscrire dans une démarche historique. Cela commence avec les portraits tissés de Louis XV et de Catherine II de Russie datant de 1771, proposés par Philippe De Lassalle. Dans cette vision évolutive de l’excellence de la soierie Lyonnaise, il y a également tout les portraits tissés qui ont été réalisés entre 1827 et 1851, et un certain nombre d’échantillons déterminants qui permettent d’expliquer à la concurrence anglaise en quoi la soierie Lyonnaise est une production d’exception.

    A la suite de cette exposition universelle, l’Angleterre décide de fonder un musée d’art industriel, bien consciente que les exemples prestigieux du passé sont là pour renouveler la création contemporaine. Dès leur retour de l’exposition universelle les Soyeux apprenant ce projet exigent de la Chambre de commerce de Lyon qu’elle crée, elle aussi, un musée d’art industriel qui devienne un outil pour permette de renouveler la création contemporaine.

    Pourtant, cette idée de créer un musée de la soierie n’est pas née avec l’exposition universelle de 1851. C’est une idée qui apparaît pour la première fois dans un mémoire rédigé en 1797, où l’on recommande de créer ce musée pour relancer la production de soierie Lyonnaise que la révolution avait ralentie. Cette idée réapparaît en 1840, lorsque la ville de Lyon demande à la Chambre de commerce de prendre en charge la collection Dutilleux et de fonder un musée pour renouveler cette création. Il faudra attendre l’exposition universelle de 1851, pour que la Chambre de commerce prenne finalement la décision de créer un musée de l’art industriel. Fondé en 1856, le musée ouvre ses portes pour la première fois en 1864. Il est alors installé au deuxième étage du palais du commerce. Il comporte trois sections dont une qui est entièrement dévolue au textile. Ce musée s’accompagne également de la mise en place de cours dispensés pour expliquer la technique du tissage, l’évolution de la soierie Lyonnaise.

    L’histoire du musée va ensuite connaître plusieurs rebondissements, la Chambre de commerce décidant de limiter l’existence de ce musée à la seule soierie. Les objets d’art industriels sont donc mis de côté. Le musée va ensuite déménager est s’installer à l’hôtel de Villeroy et connaitre une ampleur très importante. A partir de l’année de fondation en 1856, la constitution de collections sera systématique afin d’illustrer toutes les techniques de tissage et leur évolution ainsi que l’évolution des motifs et des ornements, dans le but de proposer aux professionnels et aux industriels, un renouvellement de leur création. Les fonds du Musée des Tissus sont encore aujourd’hui très largement ouverts aux professionnels. La collection du musée ne se limite pas à la seule soierie Lyonnaise, puisqu’il s’agit de collecter les meilleurs exemples du passé, toutes civilisations confondues. Une démarche qui était déjà la sienne entre 1843 et 1846, lorsque des missions commerciales avaient été envoyées en Extrême Orient, collecter des objets qui étaient susceptibles de renouveler la production Lyonnaise.

     

    Le projet « Silk me back » a été initié par les évènements survenus en mars dernier au Japon avec le tsunami et Fukushima.

    Lyon et sa région entretiennent une relation privilégiée avec le Japon, dès le XIXème siècle. Epoque à laquelle est survenue une épidémie de pèlerine qui a littéralement décimée la sériciculture, causant l’extinction des vers à soie en Europe, et en France plus particulièrement. C’est à cette époque que le Japon c’est ouvert à l’occident. Pour sauver l’industrie séricicole et donc la soierie, le Japon a envoyé des milliers d’oeufs de vers à soie, ce qui a sauvé l’activité. Des relations privilégiées se sont mis en place entre Lyon et le Japon. La France a envoyé des architectes qui ont construit là-bas des filatures, des unités de production. Comme par exemple la filature de Tomioka, en phase d’être classée patrimoine mondial de l’UNESCO.

    Le projet a été monté suite aux évènements de mars dernier, afin d’apporter un retour en souvenir de l’aide que le Japon a apporté à la région, d’où le titre « Silk me back ». C’est un projet culturel à part entière, avec entre autre des conférences, qui rappelle la nature de ces relations privilégiées. Une collection de kimonos est créée, parallèlement à ce cycle de conférences et d’expositions, réalisée par des artistes contemporain et fabriquée avec de la soie Lyonnaise ou imprimée. Cette collection sera présentée au mois de février 2012 au Musée des Tissus. Elle regroupera des artistes lyonnais, parisiens, québécois, belges… En parallèle, la fondation Bullukian va accueillir une exposition sur les artistes qui auront participés à cette démarche de façon à ce que le public ait une visibilité de leur travail en dehors de la fabrication de ces kimonos. Cette collection sera vendue aux enchères à la date anniversaire du tsunami.

    Ce sont les professionnels eux-mêmes qui ont reconnu l’importance de collecter des tissus historiques pour maintenir cette innovation et cette qualité qui caractérisent les meilleures productions. C’est dans cet esprit que le musée des tissus va collecter ses fonds archives ou ses œuvres afin d’aider à renouveler la création contemporaine. C’est une démarche que la ligne textile Hermès et le Musée des Tissus souhaitent promouvoir avec la mise en place de projets, afin de faire vivre de manière variée ces fonds patrimoniaux dont ils ont la charge.

     

    Qu’est-ce que la Holding Textile Hermès et qui la constitue ?

    La Holding Textile Hermès regroupe différents savoir-faire textiles : tissage, gravure, impression, teinture, ennoblissement et confection. Cette ligne textile a pour vocation d’assurer la pérennité et la production des produits emblématiques de la marque, en particulier sur la soie. Dans ce cadre, la société Bucol a rejoint le groupe HTT (Holding Textile Hermès) en 2000 et regroupe la plus grosse partie du fond d’archives Hermès. Cela représente aujourd’hui à peu près 200 000 archives qui sont réparties sur trois sites (au Grand-Lemps, à Bourgoin-Jallieu et Pierre- Bénite).

    Bucol est une société créé en 1924, qui est l’association de deux familles de tisseurs de la région de St Etienne. Dès l’origine, la volonté de cette association est de créer une ligne de tissus haut de gamme de qualité créative qu’ils vont présenter à toutes les maisons de la haute couture : Chanel, Dior, Yves St Laurent, ... avec dès les années 50, une forte collaboration avec Hermès qui faisait déjà des collections d’habillement.

    Il existe différents types d’archives : robraques, tissus sur rouleau, liasses d’ameublement. Ce sont les archives pour l’essentiel de la société Bucol, mais l’on trouve aussi d’autres maisons dont les fonds ont été rachetés au fur et à mesure de son histoire. On y trouve également des gravures, des dessins, des gouaches, des documents techniques, des empreintes de graveur, des mises en carte et des livres d’échantillons.

    Les archives nourrissent la création contemporaine. L’objectif est de les rendre vivantes. Les lignes Hermès souhaitent véritablement les ouvrir, tout d’abord au près de leurs équipes de création en interne puisque cela vient alimenter leur processus de création pour les différentes collections qu’ils ont à créer. Elles sont ouvertes bien évidemment aux différentes directions artistiques de la maison Hermès, en particulier pour la soie et le textile, le prêt-à-porter féminin et masculin, l’art de vivre et les toutes nouvelles lignes d’Hermès pour la maison. Ils les ouvrent également pour les grands comptes. Hermès international a pour objectif de travailler avec d’autres clients qu’Hermès.

    La Holding Textile Hermès accorde une grande importance au maintien des savoir-faire textiles et investissent beaucoup pour assurer leurs pérennités avec la formation d’artisans, afin de pouvoir continuer aujourd’hui à être capable de réaliser des impressions chaîne de façon traditionnelle, ou de faire du velours au sabre tel que l’on peut le trouver dans les archives. Et c’est grâce à ces investissements que les créateurs peuvent utiliser aujourd’hui ces archives pour leur donner une nouvelle vie, une nouvelle utilisation dans d’autres collections.

    Il existe différentes façons de reprendre une archive. Tout d’abord on peut faire une reprise littérale d’une archive. On peut également transposer un dessin classique dans un tout autre univers en utilisant une variante colorée qui lui donnera toute sa contemporanéité. Il peut s’agir d’une interprétation, en adaptant par exemple un dessin pour un all-over. Des passerelles peuvent se faire de l’ameublement vers l’habillement, c’est un détournement. Rochas l’a par exemple illustré lors de ses récentes collections. On observe aujourd’hui une tendance également inverse. Les collections d’ameublement ont tendance à évoluer plus rapidement, elles s’inspirent beaucoup plus des couleurs issues de la mode. Aujourd’hui les métiers à tisser ne sont plus les mêmes, les fils ont changés, l’équipe Bucol est en permanence en recherche d’adaptation. Ils sont capables de reproduire à l’identique pour une application à l’ameublement, pour le vêtement cela demeure plus compliqué. C’est à eux de faire les propositions les plus pertinentes possibles pour que cela devienne une mise en collection et des commandes.

    L’utilisation des archives est nécessaire à la création et légitime dans l’histoire de la société Bucol. Mais pour assurer l’évolution et le succès d’une telle société, il est important d’y adjoindre des créations originales, qui viendront à leur tour enrichir les archives. Ainsi, il peut exister plusieurs niveaux à une seule archive. La maison a des équipes en interne qui travaille sur des techniques de tissage pour créer de nouvelles matières et d’autres qui travaille sur le dessin en jacquard ou imprimé. Ils travaillent actuellement avec des maisons telles que Marc Jacobs, Chanel, Dries Van Noten, Rochas, Yves Saint Laurent, Michael Kors…

    Le groupe HTH c’est aujourd’hui 600 salariés et plus 1000 employés avec leurs sociétés partenaires. Ce sont à la fois des créatifs et des industriels. Bucol n’a finalement jamais changé de stratégie. A l’origine elle a été créée afin d’élaborer des tissus innovants, créatifs pour la haute couture, aujourd’hui remplacée par le prêt-à-porter de luxe. Hermès accorde énormément d’importance aux produits de qualité, aux savoir-faire d’exception. C’est grâce à ce maintien des savoir-faire que Bucol existe encore aujourd’hui et continu à proposer de beaux produits, de beaux objets. Pour clore l’entretient, Philippe Gonzales citera volontiers un proverbe persan qui dit « Qui n’a pas d’objet vieux n’aura pas d’objet neuf ».

     

     Exposition à voir :

     Dans le cadre du Festival Label Soie du 15 au 30 novembre 2011

     Les soieries produites à Lyon pendant la révolte des Canuts (1831)

    Du 15 novembre au 22 janvier 2012

    Musée des Tissus et des Arts décoratifs de Lyon

    34 Rue de la Charité, 69002 Lyon.

    De 10h à 17h30 tous les jours sauf lundi et jours fériés.

     

    Contact : 

    Tel. 04 78 38 42 00 

    E.mail. info@museedestissus.com 

    Site web. www.museedestissus.com


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